Quelques articles en Histoire et Archéologie




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L’innovation de la céramique d’usage
il y a 10.000 ans au cœur de l’Afrique

par Jean-Philippe Miginiac

2 octobre 2011




Tesson de céramique du Xe millénaire BP (Ravin du Hibou, Ounjougou). Photo E.Martinez


Loin d’avoir joué un rôle négligeable dans la « révolution » néolithique, l’Afrique semble au contraire avoir vu naître sur son sol des innovations majeures et l’archéologie africaine naissante pourrait demain bouleverser toutes nos connaissances sur la préhistoire humaine

Depuis 30 ans on nous raconte que les grandes innovations, poterie, élevage, métallurgie, sont toutes nées au Proche-Orient au cours du néolithique avant de se diffuser vers l’Europe et atteindre l'Afrique subsaharienne par la vallée du Nil. Des découvertes archéologiques ont pourtant révolutionné le discours dominant pour donner à l’Afrique une place primordiale dans la révolution néolithique et dans les innovations majeures qui sont apparues au cours de cette période de la préhistoire humaine.

L'invention de la céramique a ainsi longtemps été associée à la sédentarisation et au mode de vie des agriculteurs néolithiques. Les recherches menées depuis la généralisation, dans les années 1960, des datations radiocarbones, ont révélé qu'elle était apparue au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs.

Les plus anciens objets en céramique connus ont en effet environ 25.000 ans BP (1). Il s'agit de figurines anthropomorphes et zoomorphes, découvertes à Dolni Vestonice, dans la province de Moravie, en République tchèque. Des figurines animales en terre cuite très anciennes sont également connues dans les sites ibéromaurusiens d'Afrique du Nord, dont l'âge est estimé à 20.000 ans BP. C'est également sous la forme de statuettes que la céramique a fait son entrée dans l'histoire du Proche-Orient, dans le courant du Xe millénaire avant notre ère.

En République tchèque et au Proche-Orient, l'invention de la céramique n'a eu, dans un premier temps, qu'un impact limité. Dans le premier cas, elle ne semble pas avoir dépassé les limites de la Moravie, et a probablement disparu avec la culture gravettienne (2). Au Proche-Orient, un hiatus de plus de deux mille ans sépare les premières statuettes de l'apparition d'une véritable céramique d'usage.  Elle est attestée à Ganj-i Dareh (Iran) vers 9.000 ans BP., à Tell Mureybet17 (Syrie) entre 9.000 et 6.000 ans BP. Il s'agit toutefois d'une invention en partie sans lendemain puisqu'il existe en Syrie et en Palestine un Néolithique pré-céramique qui perdure jusqu'au début du VIIIe millénaire BP. Au Proche-Orient, c'est donc seulement vers la fin du VIIIe millénaire BP que s'est produite la convergence entre un besoin matériel et une technique depuis longtemps maîtrisée, autrement dit que l'invention s'est transformée en innovation.

Deux foyers d'invention des premiers récipients en poterie antérieurs à ceux du Proche-Orient ont été aujourd’hui identifiés, l'un au Japon, entre le XIVe et le XIIe millénaire BP,  période Jōmon (3), l'autre dans l'Afrique sub-saharienne et saharienne, aux Xe et IXe millénaires BP.

La découverte par Jean-Pierre Roset (4), dans le massif de l'Aïr au Niger (site de Tagalagal dans les monts Bagzanes) d'un gisement archéologique daté au carbone 14 de 11.000 à 10.000 BP et contenant de nombreux tessons de céramique, des meules ainsi que des outils de pierre de toute nature prouve que la fabrication de la poterie utilitaire dans les massifs sahariens a précédé de plus de mille ans sa généralisation au Moyen-Orient.

Au sommet du mont Bagzanes, à 1.850 m d’altitude, l’abri de Tagalagal contient un dépôt anthropique renfermant outillage lithique, matériel de broyage et tessons de céramique mêlés à des terres cendreuses et des charbons de bois dont deux échantillons sont datés de 9.330 ± 130 BP et 9.370 ± 130 BP.

L’outillage en pierre, principalement sur éclats, comprend plusieurs pièces typiquement néolithiques : pointes de flèches bifaciales et haches à tranchant poli. Le matériel de broyage (fragments de meules et molettes) correspond au moins à une intense activité de cueillette sinon à une vraie agriculture, et la poterie, représentée par des tessons, provient de vases particulièrement élaborés leur forme issue de la sphère est soit à large ouverture (récipient de type bol), soit à ouverture rentrante et lèvres éversées. Leur décor couvre la quasi totalité des surfaces. Il recourt à des techniques diverses. La plus utilisée est la ligne ondée pointillée (dotted wavy une) obtenue le plus souvent au peigne fileté souple. On rencontre ensuite l’impression pivotante, des semis de ponctuations et impressions de coins et de lignes parallèles incisées.

A 200 km vers le nord, au pied du mont Gréboun, un autre gisement néolithique, en stratigraphie sous des sédiments lacustres, a également été découvert par Jean-Pierre Roset. Deux datations, l’une à partir de diatomites provenant de la base des sédiments lacustres recouvrant le dépôt archéologique, l’autre à partir des charbons de bois prélevés dans le dépôt lui-même, ont donné les âges respectifs de 8.565 ± 100 BP et 9.550 ± 100 BP. Ce dernier résultat est tout à fait comparable à ceux de Tagalagal, de même que l’est également le matériel exhumé, les différences pouvant tenir à la nature des matériaux utilisés.

L’outillage lithique, plus abondant et diversifié, a la particularité d’être sur lames et surtout sur lamelles. Il contient une proportion importante de pièces géométriques. Tous ces objets sont taillés à partir de roches faciles à débiter, jaspes verts et quartzites ou grès siliceux très fins de couleur noire. Parmi les pièces les plus caractéristiques on remarque des grattoirs sur bout de lame, des perçoirs sur lamelle à bord abattu, des mèches de foret, des lamelles à coches, des pièces tronquées, des triangles, croissants et trapèzes, des microburins et surtout une lamelle à soie déjà décrite sous le nom de « pointe d’Ounan ». L’outillage de type néolithique, moins abondant, est représenté par des pointes de flèches de taille bifaciale.

La poterie est rare. Son usage par les utilisateurs de l’industrie lithique.est prouvée par la présence de quelques tessons et d’un peigne de potier in situ dans le dépôt anthropique. Des datations aussi élevées, si surprenantes soient-elles, surtout celles provenant d’un abri d’accès aussi difficile que Tagalagal, ne sont pas isolées. Il existe deux sites du Sahara central contemporains de ceux de l’Aïr, le site Launey dans le Hoggar, 9.215 ± 115 BP (fouille J.-P. Maître) et le site Ti-n-Taorha dans le Tadrart Acacus, 9.080 ± 70 BP (fouille B. Barich). Il est remarquable de constater que chaque fois, notamment à Tagalagal, la poterie est particulièrement élaborée et qu’il existe d’emblée, semble-t-il, les formes de récipients et les décors que l’on utilisera beaucoup plus tard dans le Ténéré voisin.

Plus récemment, en 2003, Eric Huysecom (5) a découvert à Ounjougou (6), sur le plateau de Bandiagara en pays Dogon au Mali, des fragments de céramiques sous 15 mètres de sédiment, dans une strate attribuable au début de l’Holocène (période couvrant les 12 derniers millénaires) et dont les datations obtenues au Carbone 14 et à la luminescence stimulée renvoient au delà de 9 500 ans BP, soit près de deux mille ans avant l’apparition de la céramique d’usage au Proche-Orient.

A Ounjougou , la séquence holocène est bien documentée sur deux sites principaux, le Ravin du Hibou et Damatoumou. Les niveaux archéologiques sont chronologiquement bien calés par une date OSL et 7 dates 14C (10.000-9.000 BPcal). L'industrie lithique se caractérise par un débitage de galets de quartz selon les modes unidirectionnel, bidirectionnel, multidirectionnel, périphérique et par percussion bipolaire sur enclume. Elle se compose essentiellement de pièces microlithiques : perçoirs, pointes à bord abattu, encoches, denticulés, racloirs, éclats retouchés et microlithes géométriques.

Au Ravin du Hibou, sept tessons ont été prélevés lors des fouilles; très fragmentés, ils empêchent malheureusement toute reconstitution de formes de récipients. Les éléments de décors présents sur deux tessons ont permis d'identifier plusieurs techniques distinctes dont une impression simple au peigne. Le matériel de broyage découvert en stratigraphie se compose d'un fragment de meule en grès et d'une molette de forme cylindrique.

La céramique et le matériel de broyage d'Ounjougou constituent les plus anciens vestiges de ce type actuellement connus en Afrique subsaharienne. Dans l'état de nos connaissances, cette céramique d'Ounjougou pourrait résulter d'un foyer d'invention dans l'actuelle zone sahélo-soudanaise et d'une exportation légèrement postérieure vers le Sahara central. Les poteries de Tagalagal au Niger sont déjà très diversifiées au moment de leur apparition, confirmant peut-être ainsi l'adoption de la technique céramique depuis un autre lieu d'origine.

Il semble donc probable que la céramique d’usage soit apparue en Afrique  au sein de l’actuelle bande sahélo-soudanienne, à une époque où l’Afrique tropicale redevient progressivement vivable pour l’homme suite au retour de la couverture végétale, et notamment des graminées sauvages, après l’épisode aride des millénaires qui ont suivi le dernier maximum glaciaire.

La céramique d’Ounjougou atteste d’une « reconquête » de l’Afrique occidentale et saharienne depuis les zones méridionales, qui semble s’être poursuivie en direction du Sahara durant l’Holocène ancien alors que le désert verdissait de plus en plus.

Plusieurs sites du Sahara (Tagalagal dans l’Aïr, Adrar Bous X au Ténéré) et de la vallée du Nil indiquent que des populations s’y réinstallent et y fabriquent de la céramique d’usage au moins dès le début du IXe millénaire BP. Dès la fin du IXe et le début du VIIIe millénaire BP, la céramique se retrouve également dans le Sahara central en Libye et en Algérie (7).

 

Jean-Philippe Miginiac, 02/10/2011

 

Notes :

 

1 - L'expression « avant le présent » (en anglais, Before Present : BP) est utilisée en archéologie pour désigner les âges exprimés en nombre d'années comptées vers le passé à partir de l'année 1950 du calendrier grégorien. Cette date a été fixée arbitrairement comme année de référence et correspond aux premiers essais de datation au carbone 14. On utilise également l’expression « avant Jésus Christ » (en anglais, Before Christ : BC) dont la date 0 correspond à la date –2.000 de l’âge BP.

2 - Le Gravettien est une phase du Paléolithique supérieur qui doit son nom au site de La Gravette, situé sur la commune de Bayac en Dordogne. Elle s'inscrit chronologiquement entre l'Aurignacien final et le début du Solutréen. Elle a duré environ de – 29.000 à – 22.000 ans BP.

3 - La période Jōmon ou l'ère Jōmon caractérise la culture qui se développe au Japon à partir de –14.000 BP. La datation qui coïncide avec la fin de l'âge glaciaire correspond au début de la poterie. Elle couvre la période du XIIe millénaire BP, fin de la Période pré-céramique paléolithique, au Ve siècle BP. Cette civilisation est la première au monde à connaître et faire de la poterie, où sont formés des décors à marquages de cordes, d'où son nom : Jōmon.

4 - Jean-Pierre Roset est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD)., U.F.R. des Sciences de l'Homme Université Victor Segalen Bordeaux 2

http://www.rechercheisidore.fr/search/?author=roset_jean_pierre

Voir notamment :

1989, Roset Jean-Pierre. Il y a 10000 ans au Sahel
http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_5/b_fdi_20-21/26704.pdf

1982, Roset Jean-Pierre. Tagalagal : un site à céramiques au Xe millénaire avant notre ère dans l'Aïr (Niger). In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126e année, N. 3, 1982. pp. 565-570.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1982_num_126_3_13976

5 - Eric Huysecom est archéologue et  préhistorien, chercheur à l’Université de Genève

http://anthro.unige.ch/~huysecom/

Voir notamment :

2009, Huysecom E., Rasse M., Lespez L., Neumann K., Fahmy A., Ballouche A., Ozainne S., Maggetti M., Tribolo C. & Soriano S., The emergence of pottery in Africa during the 10th millenium calBC: new evidence from Ounjougou (Mali), Antiquity 83, 2009, p. 905-917.

2009, Sylvain Ozainne, Eric Huysecom, Anne Mayor1, Caroline Robion-Brunner, Sylvain Soriano, Une chronologie pour le peuplement et le climat du pays dogon: la séquence culturelle et environnementale du gisement d'Ounjougou (Mali), Antropo, 18, 37-46.
http://www.didac.ehu.es/antropo/18/18-4/Ozainne.pdf

2007, Huysecom E., Un Néolithique ancien en Afrique de l’Ouest, Pour la Science 358, août 2007 : 44-49.

2004, Rasse M., Soriano S., Tribolo Ch., Stokes S. & Huysecom E.

La séquence pléistocène supérieur d’Ounjougou (Pays dogon, Afrique de l’Ouest) : évolution géomorphologique, enregistrements sédimentaires et changements culturels, Quaternaire 15/4, pp. 329-341.

6 – Voir le programme de recherche international et interdisciplinaire « Peuplement humain et évolution paléoclimatique en Afrique de l’Ouest » qui a débuté en 1997 sur le gisement d’Ounjougou (plateau de Bandiagara, pays dogon, Mali).

http://www.ounjougou.org/?lang=fr

Lire notamment :

Le début de l'Holocène à Ounjougou
http://www.ounjougou.org/sec_arc/arc_main.php?lang=fr&sec=arc&sous_sec=neo&art=neo&art_titre=ancien

7 – Voir notamment G. Aumassip, Le Bas-Sahara dans la Préhistoire, éditions du CNRS, Paris, 1986














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